5 rue Yvan Tourgueneff, le célèbre compositeur y composa la plus grande
partie de " Carmen ", son œuvre la plus célèbre, avant d'y mourir le 3
juin 1875, trois mois après l'insuccès dramatique de la première
représentation.
" ... J'ai trouvé à Bougival un petit coin
très tranquille au bord de l'eau (1 rue de Mesmes - Bougival, Seine et
Oise). J'y vais terminer Carmen qui entre en répétition au mois d'août
pour passer fin novembre ou commencement de décembre ...".
Telle est la seule mention de sa maison que fera Bizet dans une lettre à
son ami Paul Lacombe au printemps 1874. Pour apprécier ce que ce havre
tranquille de Bougival a pu représenter pour Bizet, il faut à la fois
savoir à quel point sa vie parisienne était devenue insupportable et se
rappeler avec quelle ivresse d'une liberté qu'il n'avait jamais connue,
à l'aube de sa vie professionnelle, il avait découvert la beauté de la
campagne et de la mer en Provence et en Italie lors d'un séjour à la
Villa Médicis. C'était son paradis perdu, comme l'écrit son biographe,
Hervé Lacombe, Bizet en aurait la nostalgie, sa vie durant.
A
une biographie de Bizet, on devrait mettre en sous-titre "Les illusions
perdues". A 20 ans, auréolé de sa jeune gloire de compositeur considéré
comme le meilleur de sa génération, il était persuadé " qu'avec deux ou
trois succès d'opéra-comique", il aurait "la vie de rentier". Plus tard,
en 1869, lorsqu'il épousa Geneviève Halévy "une
adorable fille que j'adore", il disait partout avoir rencontré
l'amour de sa vie !
Qu'en était-il en 1874 ? Qu'étaient devenus
l'adorable fille et le bonheur idéal dont rêvait Bizet ? Séduisante et
coquette, Geneviève avait certes beaucoup d'esprit, mais elle était de
celles qui ne cherchent qu'à être aimées et s'y complaisent. Comme elle
avait hérité de la fragilité nerveuse de la célèbre famille Halévy,
Bizet, loin de partager avec elle ses soucis et ses fatigues,
s'ingéniait à les lui cacher. De surcroît, il servait de tampon entre
Geneviève et sa mère qui, pour sa part, allait de maison de santé en
clinique psychiatrique.
La vie quotidienne devint encore plus
difficile à partir de la naissance du petit Jacques en 1873 car, encore
une fois, ce fut Bizet qui en eut l'entière responsabilité.
Quant
aux deux ou trois succès d'opéra-comique qui devaient lui amener la
fortune, où étaient-ils ? Lorsqu'on consulte le catalogue des œuvres de
Bizet, il est consternant de constater le nombre de celles qui ont été
perdues ou dont la création a été posthume. Parmi celles qui ont vu le
jour, peu ont dépassé le cap de la quinzaine de représentations. En fait
de vie de rentier, Bizet accumulera les travaux alimentaires et les
leçons de piano pour joindre les deux bouts. Ses lettres se font
régulièrement l'écho de cette existence de forçat de la musique :
"...
des leçons, des travaux énormes pour plusieurs éditeurs, des relations
trop étendues, tout cela dévore ma vie ..." - " je travaille à me crever
..." - "Je mène une existence incensée ...", etc
...
La commande de Carmen par l'Opéra-Comique datait de 1872 et,
depuis, au milieu de mille autres tâches, Bizet n'avait cessé d'y
penser. Son opéra, il l'avait dans la tête et dans le cœur, il restait
pourtant un travail énorme pour l'écrire, pour l'orchestrer. Or le temps
passait trop vite, les répétitions allaient commencer. Bizet était très
loin d'être prêt mais il avait confiance, il savait qu'il n'avait besoin
que de calme et de silence pour venir à bout de son opéra. Où pouvait-il
mieux les trouver que dans ce petit village de Bougival si prisé alors
par les artistes et dans cette modeste maison à l'écart de l'agitation
et du bruit ? Une petite route passait devant l'entrée et au delà, il y
avait les bois du coteau de la Jonchère, le parc à l'anglaise de la
propriété des Frênes que venaient d'acheter Ivan Tourgueniev et Pauline
Viardot.
De l'autre côté de la maison, la vue était d'une beauté
à couper le souffle, elle plongeait directement sur la Seine, en face on
apercevait les champs de l'île de la Chaussée ...
“Texte rédigé par les Amis de Georges Bizet”